Ok, c’est non. Maintenant, il faut construire l’Europe

Le non de l’Irlande (massif), après celui de la France et des Pays-Bas, sonnerait le glas de la construction européenne par les technocrates, par l’opacité et les petits compromis. Depuis le référendum sur la monnaie unique en 1992, c’est comme si l’Europe avait perdu son souffle. Certes, il y a eu trois vagues d’élargissements, et c’est une bonne chose de gommer les vestiges du rideau de fer, mais l’esprit des pères fondateurs n’est plus là.


Je suis entrée en politique par l’Europe et pour l’Europe. En 1986, quand l’Espagne a rejoint le Marché Unique, j’étais collégienne à Madrid. Mon professeur d’histoire nous a demandé d’étudier la construction européenne et je me suis portée volontaire pour la présenter à mes camarades, sans trop savoir ce que c’était. J’ai alors découvert le projet de paix librement consentie entre les peuples européens qui présidait à la naissance de ce projet et la méthode des « solidarités de fait » que Jean Monnet avait imaginée. L’enthousiasme de cette découverte il y a 22 ans ne m’a pas quittée.

En 1995, jeune membre de la Conférence Olivaint, j’ai fait la connaissance de Grégoire Verdeaux, aujourd’hui brillant haut fonctionnaire aux Nations Unies, que je remercie encore aujourd’hui de m’avoir proposé de collaborer au sein du cabinet de Michel Barnier, alors nouveau Ministre délégué aux Affaires Européennes. Ce fut une collaboration qui dura 18 mois, dont je garde un excellent souvenir et pendant laquelle se forma ma décision d’adhérer à un parti politique. Il me restait à choisir. Je savais déjà que je n’adhérerai pas au RPR que j’avais connu de l’intérieur. Pour le reste, n’ayant ni amis, ni famille dans le milieu politique, je me suis prise par la main et suis allée rendre visite aux QG des principaux partis. Mon cahier des charges : le parti le plus européen. J’ai découvert Force démocrate que François Bayrou présidait depuis peu avec son logo bleu avec des étoiles, comme un des partis de la confédération politique qu’était l’UDF et j’ai adhéré le jour même de ma visite. Professionnellement, j’ai eu la chance en 1997, d’assister à la réunion de préparation du sommet d’Amsterdam par la délégation allemande et c’était passionnant de comprendre le point de vue de notre premier partenaire. Je les ai suivi ensuite dans les différentes réunions de négociation avec les autres Etats membres.

Pendant ces douze années d’engagement politique, jalonnées par les candidatures (aux municipales, aux régionales, trois fois aux législatives) et mon mandat dans le 17e arrondissement, j’ai employé mon énergie sur le terrain, auprès des habitants et des adhérents parisiens, d’abord chez les jeunes, puis dans les instances fédérales, et j’ai observé combien l’idée européenne s’éloignait progressivement dans l’esprit de mes concitoyens.

C’est comme si après l’accouchement de la monnaie unique, le souffle des pères fondateurs s’était tari. Amsterdam, Nice, Lisbonne, les CIG (Conférences Inter Gouvernementales) de 1996, de 2000 et de 2004, puis les non à répétition à ce projet de constitution qui n’en était plus une, disent tous la même chose : on tourne en rond, la seule différence avec l’élargissement, c’est qu’on tourne de plus en plus à plusieurs.

Puisse le non irlandais sonner vraiment le glas de cette Europe des technocrates et obliger à voir les choses en face. Le problème n’est pas tant qu’il y a un déficit de démocratie dans les institutions européennes, même si c’est vrai, ni que l’Europe se fait sans les peuples, le problème c’est que l’Europe ne se fait plus du tout depuis l’euro parce que les dirigeants nationaux et tous ceux qu’ils dépêchent à Bruxelles n’ont pas l’intention de faire l’Europe, ou du moins ne sont pas vraiment motivés. Pour ne citer qu’un seul exemple, celui qui nous touche, nous Français, celui de notre Président : il n’y a pas moins europhile que lui. Il considère visiblement que le meilleur destin pour la France est de s’arrimer au grand frère Américain et délaisse ostensiblement son partenaire allemand, rend visite à la Reine d’Angleterre avec une émotion vibrante pour ce premier élève de la classe américaine et décide que nous devons rejoindre l’OTAN, sans débat, sans parler de son « mini-traité » pour une mini-Europe dans une mini-démocratie. Yves-Thibault de Silguy, l’ancien commissaire européen, que j’ai eu l’occasion d’interviewer il y a une semaine, me confirmait avec un soupir que notre Président n »‘était pas très européen ». Et il n’est pas le seul en Europe à ne pas être « très européen ». A préférer la sécurité et la tranquillité immédiate qui est celle de dire amen aux Etats-Unis plutôt que de faire l’effort de ne pas subir et de promouvoir la nécessité d’Europe auprès de la population. L’impasse dans laquelle est l’Europe aujourd’hui n’a rien d’étonnant.

Oui, puisse le non être une vraie opportunité pour repartir sur de nouvelles bases et si l’impulsion ne vient pas des gouvernements, eh bien, qu’elle vienne des peuples.

3 comments to Ok, c’est non. Maintenant, il faut construire l’Europe

  • resistance17

    Beau parcours politique mais je ne comprends pas ce revirement à l’égard de l’Europe! Le peu de lisibilité des politiques sur ce sujet ne fait qu’amplifier la défiance des citoyens.

  • Christelle de Crémiers

    @ Resistance17
    Il n’y a pas de revirement… je souhaite toujours aussi fermement que l’Europe politique soit une réalité. Je constate que si elle ne se fait pas depuis 1992, c’est que les gouvernements ne lui donnent pas l’impulsion qu’il faudrait. Je ne pense pas que ce sont les peuples qui ne comprennent pas, ce sont les dirigeants politiques qui ne s’engagent pas suffisamment.

  • Linka

    C’est un euphémisme que de dire que notre "cher" Président n’est pas très europhile. Cela dit, l’Europe et ses institutions y sont également pour quelque chose : à mon avis, l’Europe n’est plus une opportunité mais un frein aux yeux de simples citoyens qui nous sommes. En effet, entre la monnaie unique qui a été habilement utilisée par les entreprises pour faire gonfler leur chiffre d’affaires sur le dos des consommatuers en arrondissant les barrières psycologiques mais surtout le spectre de "plombier polonais" et la menace d’entrée de la Turquie, je ne suis pas certaine que l’esprit des pères fondateurs plane encore sur l’Europe.

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