Le tournant de l’élection américaine

Cela fait 24h que les électeurs américains ont élu le 44e président de la première puissance mondiale. Et si l’ensemble des citoyens de la planète avait pu voter, à l’issue de cette campagne mondialisée où les intentions de vote ont été sondées dans tous les pays, y compris la Chine, il y a fort à parier que le résultat aurait été le même.


Il y a des événements qui déclenchent l’Histoire et d’autres qui les incarnent. Le Mouvement Démocrate et François Bayrou ne s’y sont pas trompés en offrant à tous les passionnés de politique une soirée d’analyse, de débats et de fête à l’occasion de l’élection américaine. Cette longue soirée animée avec talent par Childéric Muller avec Christophe Ginisty aux manettes d’un live blogging planétaire a permis à plusieurs centaines de personnes de participer à un événement qui symbolise la fin d’un monde.

Bien sûr, il faut nuancer un enthousiasme trop candide. Loin de moi l’idée, comme on l’a trop entendu ou lu aujourd’hui, que Barack Obama est la solution à nos problèmes et à ceux de l’Europe. Barack Obama sera avant tout le Président des États-Unis, il agira dans l’intérêt des Américains, et puis sa marge de manoeuvre sera somme toute faible, malgré sa majorité écrasante au Congrès, encadrée par les accords multinationaux, le FMI, la Banque centrale américaine et les contraintes d’un monde interconnecté. De plus, sa victoire repose aussi sur des raisons circonstancielles comme le ras-le-bol de l’administration Bush dans le contexte d’une crise économique aiguë qui a suscité un besoin de solidarité chez l’électorat américain. En face, John McCain, par ailleurs de convictions plutôt centristes et expérimenté, a fait les frais de son âge, du choix clivant de sa vice-présidente et de l’héritage des années Bush qui ont vu exploser les disparités sociales et la précarité des Américains face à l’accès aux soins.

Mais toutes ces raisons n’empêchent pas de saluer cette victoire comme un symbole haut en couleurs. Pour la couleur d’abord, la victoire d’Obama donne toute sa dignité à ces 80 % d’êtres humains qui peuplent la planète, dont la peau est moins claire et qui ont été à un moment ou à un autre dans les cinq derniers siècles, colonisés par des plus claires. N’en déplaise à l’administration Poutine qui risque de s’ériger en nouvel héraut non conventionnel des WASP… Pour l’esprit humaniste de son discours, ensuite, la victoire d’Obama annonce un changement dans l’échelle des valeurs, qui refuse de mesurer la valeur d’une personne comme consommateur, producteur, investisseur.

je suis convaincue que la crise de septembre 2008 marque la fin d’un système de règles qui perdure depuis la seconde Guerre Mondiale. Ce système, qui repose sur la croyance qu’il faut produire plus pour consommer plus et que la croissance économique est vertueuse dans le sens où elle réduit les disparités et apporte un remède à la pauvreté, a été institué dans un monde où les États étaient fermés à la fois physiquement à leurs frontières pour les personnes et pour les biens, et dans l’information de leur population. Ce système a été institué dans un monde surtout où on n’envisageait pas qu’il puisse y avoir une fin. En quinze ans seulement, ce qui est un battement de cils, la planète a pris conscience qu’elle est planète, que les ressources naturelles s’épuisent, qu’il y a un sort commun à tous ses habitants, sort qui se raconte et se façonne au fil des chats inter continentaux dans le forum géant qu’est Internet. S’il y a eu crise en septembre, au-delà des subprimes américaines, c’est peut-être aussi parce que les mêmes règles instituées pour un monde cloisonné, poussé par la reconstruction de l’après-guerre, continuent à être en vigueur alors que les cloisons ont été explosées et les gisements de pétrole bientôt épuisés.

L’élection de Barack Obama représente un formidable espoir de changement pour les Américains, et au vu de sa majorité, tous les espoirs sont permis. Certes, son programme économique fondé sur la relance par l’impôt laisse perplexe et son manque d’expérience diplomatique interroge… peu importe. Même s’il déçoit après deux années de mandat, peu importe : il incarne le tournant que le monde d’aujourd’hui, désormais unitaire, est obligé de prendre.

7 comments to Le tournant de l’élection américaine

  • elodietp

    Effectivement, cette élection est accompagnée d’immenses espoirs de changement pour les Etats-unis, qui seront les premiers bénéficiaires de ce choix audacieux mais aussi pour le monde, même s’il ne faut pas tout attendre de lui.

    J’attends personnellement beaucoup de sa politique en faveur de l’environnement, notamment dans ses orientations et ses choix économiques. Le secteur automobile américain va mal, il a promis de s’en occuper, j’espère qu’il n’oubliera pas de penser globalement son plan de soutien et d’y intégrer les dimensions "changement climatique et émission de CO2". Si les Etats Unis montrent le chemin en matière d’exigence environnementale, d’éco-conception, de sobriété énergétique…, nous aurons, habitants de la Terre, tout à gagner.

    Les Etats-Unis d’Amérique, si raillé en France pour ses caricatures "affairistes sans scrupules" et "ploucs incultes et créationnistes", montre aujourd’hui que ses 300 millions d’habitants sont capables, démocratiquement, de grands bouleversements historiques. Le nouveau président l’a dit, il compte sur la mobilisation des citoyens américains pour relever le pays de(s) la (les) crise(s). La France, elle, attend… pendant que son président gesticule tout seul.

  • guillaume

    Je salue le retour de Christelle et souligne la pertinence de son analyse; as usual…
    Le seul point qui m’a attristé dans cette campagne, c’est l’absence de débat chez les démocrates français comme US sur ce la méprisable position d’Obama en faveur de l »assassinat légal"; il semble que le cas de Troy Davis soit totalement indifférent à l’opinion française. Cela me heurte bien évidemment énormément en ma simple qualité d’adhérent au projet humaniste du MoDem.

  • sylvie lefevre

    Le problème au modem est qu’il n’y a pas débat sur les élections US simplement une adhésion à l’obamania générale. Et il n’y pas non plus débat au niveau local….

  • FrédéricLN

    @ guillaume : je regrette de voir une position attribuée tout à fait gratuitement à Obama, circuler de façon quasi-diffamatoire, jusque chez les démocrates. Obama n’a certes jamais appelé à une abolition de la peine de mort (cela dépend d’ailleurs fort peu du niveau fédéral : 3 condamnés à mort ont été exécutés à ce titre ; les autres relevaient des États – 30 des 50 Etats appliquent la peine de mort). Pour les abolitionnistes, c’est regrettable. Mais sa position est bien plus nuancée que celle que vous semblez lui prêter.

    Malgré la grande popularité de la peine de mort aux États-Unis, le programme d’Obama (barackobama.com) ne comporte aucune mention pour ou contre la peine de mort.

    Barack Obama a mené, à son initiative et avec succès, une action sur ce sujet, comme sénateur de l’Illinois, allant dans le sens d’une forte réduction des condamnations à mort. Cf
    edition.cnn.com/2007/POLI…

    Évidemment, je souhaiterais que tous les États et le niveau fédéral abolissent la peine de mort. Mais sur ce sujet précis comme sur d’autres, je crois que le Président que les États-Unis ont élu était le meilleur possible.

    Voyez
    http://www.ontheissues.org/Crime...
    et
    http://www.ontheissues.org/hilla...

  • guillaume

    réponse à FrédéricLN

    Je pense qu’en matière de peine de mort, on ne peut se satisfaire de "diminution" ou autre succédané; il s’agit de mettre fin DEFINITIVEMENT à l’assassinat légal.
    S’il ne restait qu’une seule condamnation à mort suivie d’"effet"…, ce serait bien évidemment déjà bien trop énorme…
    Il s’agit d’une question de principe sur laquelle on ne peut, ne doit discuter une seule fraction de seconde.
    Sur ce point précis, il s’agit effectivement d’être INTOLERANT!!!

  • FrédéricLN

    @ Guillaume : votre position de principe est honorable (et je la partage) mais… elle est plus facile à tenir dans un pays qui n’applique pas la peine de mort, que dans un pays où 36 Etats sur 50 l’appliquent. Comment voulez-vous, dans ce second pays, sauver la vie des gens (c’est de cela qu’il s’agit) sans "discuter une seule fraction de seconde" ?

    @ Christelle, au passage : je partage votre perplexité sur un "programme économique fondé sur la relance par l’impôt", mais où avez-vous pu lire que tel était le programme de Barack Obama ??? En tout cas, depuis 7 semaines, au fil de ses allocutions hebdomadaires, vous aurez pu vérifier que ce n’était en rien sa stratégie. Il propose bien d’abolir le "paquet fiscal Bush" qui ciblait les plus riches, mais celui-ci était de toute façon provisoire, expirant en 2010 (contrairement, hélas, au paquet fiscal Sarkozy…).

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