Du courage des réformes

Le sens du mot « courage » appliqué à l’action politique a été dévoyé. Il devait s’appliquer à une action politique qui défende les faibles contre les forts, il n’est employé que pour des politiques qui rendent les faibles encore plus fragiles. Il est devenu synonyme de réformes douloureuses pour les peuples, de réformes impopulaires, qui impliquent des sacrifices. Les moteurs de recherche sont unanimes dans le rapport étroit qui est désormais établi entre « courage » et « réforme douloureuse », que l’on peut décrire comme comportant une régression sociale. A l’heure où la Commission européenne diffuse les plans de rigueur repris ou menés en précurseurs par les États membres, le courage des réformes n’est plus employé que dans ce seul sens, celui d’avoir le courage de braver la grogne des râleurs, des syndicats, quand ils n’ont pas encore été démantelés, et plus globalement, la grogne des gens considérés comme un peu paresseux, surtout s’il s’agit de travailler plus longtemps.

Pour parler de courage, il faut savoir où le puiser : les politiques « courageux » d’aujourd’hui disent le puiser dans la conviction que, malgré la grogne de ce peuple râleur, par définition, qui ne sait pas ce qui est bon pour lui, la réforme douloureuse est une bonne chose, bonne car indispensable à la permanence du système.

Pour parler de courage, il faut se désigner un adversaire, et un adversaire plus fort que soi. Dans ce nouveau sens du mot « courage », l’adversaire est l’électorat, les citoyens qui auraient le pouvoir de sanctionner lors des échéances électorales le petit politique qui a eu le courage des réformes. Les politiques courageux d’aujourd’hui se définissent donc à l’opposé de ce qu’ils appellent populisme, qui est désormais employé dans le sens de l’opportunisme, du lèche-botte irresponsable de la paresse populaire.

Voici ma sélection de verbatims :

Il y a un moment où le courage doit l’emporter sur l’opportunisme, où les choix assumés doivent primer sur le populisme. La France doit en finir avec cette infirmité nationale où les privilégiés de la grogne étouffent les majorités (encore) silencieuses. (Le Temps)

Mais il y faut un tempérament. Celui dont fait preuve le Président de la République, parce que le risque encouru est bien plus grand lorsqu’on choisit de s’adresser au peuple en lui livrant sans fard un projet et en assumant de le porter. Celui aussi des citoyens eux-mêmes, à qui l’on adresse ainsi un discours de vérité. (Le Figaro)

Un demi million de postes supprimés dans la fonction publique, 34 milliards
d’euros de hausses d’impôts, 25 milliards de coupes dans les
dépenses sociales, report à 66 ans de l’âge de retraite dès 2020…
Le ministre des Finances britannique George Osborne a révélé mercredi
« les coups de hache » budgétaires sans précédent qui
doivent permettre d’économiser 95 milliards d’euros en cinq
ans. (L’Expansion)

L’Assemblée nationale a engagé l’examen en séance publique de ce projet de loi qui prévoit le report de 60 à 62 ans de l’âge légal de départ à la retraite en 2018 et le relèvement de 65 à 67 ans de l’âge permettant d’obtenir une retraite à taux plein, quel que soit le nombre de trimestres cotisés. « Cette réforme, c’est celle du courage et de la raison ». (tf1)

L’emploi du mot « courage » dans ce sens, celui du courage de la rigueur, aujourd’hui le seul qui a cours malheureusement, me semble néfaste à plusieurs titres.

D’abord parce qu’il véhicule de manière tacite, mais profondément enracinée dans le débat public, la méfiance vis-à-vis des gens, de ce qu’ils demandent, de ce qu’ils souhaitent. Or les gens, dans notre représentation imaginaire, c’est autrui, c’est celui qui est en face de nous et que nous ne connaissons pas. Cette acception unique du mot « courage » diffuse insidieusement la méfiance et la jalousie des citoyens entre eux et disloque le corps social.

Ensuite, parce qu’il justifie une politique du sacrifice pour ceux qui
sont les plus vulnérables, sans répondre à l’accroissement des
inégalités, ni vraiment expliquer où se situe l’intérêt général. « On n’a pas le choix » reçoit-on en guise d’explication. Or le creusement des inégalités est aisément
perceptible. En réaction, il est facile de désigner un bouc émissaire, l’étranger qui « pique notre travail » et c’est la montée du populisme, le vrai.

Enfin, parce qu’il dévoie le sens du mot « courage » qui est celui de défendre les faibles face aux forts, qui est celui répartir la richesse, de veiller à la cohésion sociale, de construire un vivre ensemble harmonieux, de penser sur le long terme et non au profit immédiat. Bien sûr, c’est bien plus dur d’avoir ce que j’appelle ce vrai « courage ». Lors de la réforme du système de santé, Barack Obama s’est attaqué aux plus forts, les entreprises de santé américaines. Les électeurs ont jugé qu’il n’était pas allé assez loin et l’ont sanctionné.
Force est de reconnaître que cette acception – Le courage de s’opposer à la soi-disante ignorance, à l’égoïsme et à la paresse des gens -a gagné. Elle a gagné car les moyens utilisés sont du côté des plus forts. Elle a gagné car les politiques qui représentent la voix de l’intérêt général ont laissé faire, ont manqué de vigilance et sont désormais inaudibles ou accusés d’opportunisme. Vivement le débat de la présidentielle où des hommes et des femmes auront j’en suis sûre, le courage… d’avoir le vrai. C’est dans les situations difficiles que se révèle le talent.

4 comments to Du courage des réformes

  • Julien Maheu

    Le courage, disait Jean Jaurès, c’est de connaître la vérité et de la dire, et de ne pas succomber aux mensonges triomphants qui passent .. C’est de que vous faites, Madame de Crémiers et tous les autres ..c’est de bon augure pour la suite que les gens prennent conscience des tares de ce système

  • SOUPIRAIL

    Le courage n’est certainement pas du côté des « cadors »; c’est tout ce que je peux dire…. Cela dit, je ne crois pas à une recette miracle antidote à la rèalpolitique de nos dirigeants, excepté peut-être la mise en place progressive d’une utopie devenue au fil du temps d’une absolue nécessité, perdant de fait son caractère utopique: Chiche! Vous avez du travail sur la planche, chère Christelle, ainsi que tous et toutes qui désirent envisager la vie autrement; aurons-nous le choix du reste…

  • FrédéricLN

    Bravo pour ce billet : il n’y a en effet guère de courage à justifier ses décisions par un : « « On n’a pas le choix » ».

    Même dans le changement climatique qui s’accélère, on a le choix entre impulser une révolution écologique, ou dire « c’est pas nous c’est la Chine, on bougera quand elle s’éveillera ».

    Même dans la « situation de faillite » de l’Etat, on a le choix entre constater effectivement la faillite et ses conséquences, ou emprunter encore un peu plus pour repasser le fardeau à un successeur.

    J’aurais juste une nuance sur l’analyse finale concernant Barack Obama : l’impopularité de sa réforme du système de santé dans l’opinion américaine ne vient pas du fait qu’il n’est pas allé assez loin (comme le billet l’indique), mais du principe même d’un partage accru, entre riches et pauvres, du risque maladie. Vu de France, cette réaction de l’opinion américaine peut nous sembler délirante, mais … c’est comme ça.

  • Jourdan

    Un petit cours d’étymologie politique puissamment resitué dans son contexte. Outre que le sens profond des mots se galvaude aujourd’hui parmi nos communicants qui disposent en apparence de recettes oratoires très pauvres en contenu, moi, petit homme, je me révolte : pourquoi tant leurrer les gens en se payant de mots pour produire finalement des réalités sociales douloureuses ? Sans tomber dans un déterminisme simpliste qui tendrait à dire que le Politique est capable de tout, il faut bien reconnaître qu’il arrive souvent aux politiques UMP et PS d’hypocritement battre leur coulpe en se contrefichant des responsabilités des réformes qu’ils endossent. Instrumentaliser le mot courage pour mieux le dévoyer, c’est effectivement une technique oratoire qui tend à faire basculer ce mot dans le camp des plus forts. Plus la linguistique politique se perdra, plus les contournements à laquelle elle donne lieu dans sa richesse fera des envieux et des malheureux. Derrière un habillage sophistique, des réalités très dures ! Oui, moi, petit homme, je dis qu’il faudrait que cela change !

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