Un débat sur le nucléaire

Un débat avait déjà eu lieu en 2005. S’il n’a laissé aucun souvenir, c’est qu’au nom du secret défense, il avait été largement tronqué. Aujourd’hui, si les conditions d’un débat véritable étaient réunies, quelles seraient les lignes de fracture entre citoyens ?

Des amis chers, que j’estime de longue date, sont des fidèles défenseurs du nucléaire, contrairement à moi. Cela nous a valu des discussions parfois trop vives… j’ai voulu comprendre quels étaient les fils conducteurs des deux argumentaires et tenter de trouver s’il existait un espace où ces deux visions se retrouvent.


J’ai conduit des entretiens avec les uns et les autres et vous livre ici peut-être à quoi ressemblerait le débat s’il devait être conduit aujourd’hui, aux messages des lobbies près. Les arguments ci-dessous sont ceux de citoyens « lambda » : ils ne sont pas motivés par une prise d’intérêt dans une industrie. Le débat, s’il a lieu, sera le théâtre de la prise de parole des lobbies de part et d’autre. Mais les argumentaires ci-dessous peuvent illustrer sur quel terrain les arguments des lobbies pendant le débat vont ou non prendre racine.

A l’origine, il y a la peur, mais elle n’a pas la même nature.
Pour les pro, c’est la peur de manquer, la peur de régresser sur le plan matériel. Dans le canton de Maubeuge, le candidat communiste faisait campagne sur le thème « si vous arrêtez le nucléaire, vous ne pourrez plus regarder la télévision. » Se chauffer au feu et s’illuminer à la bougie, tel est l’avenir repoussoir que les anti dressent face aux pro.
Le meilleur article pro nucléaire : Henri Proglio « recadre »
Pour les anti, c’est la peur du « fini à jamais » : un territoire infesté, l’est pour toujours, il est impossible de reconstruire sur un territoire radioactif, la vie en est bannie à jamais. Cela est déjà le cas, sans parler d’accident, avec les déchets nucléaires émis constamment. Ils ne peuvent être détruits, seulement stockés, faisant de notre planète une poubelle radioactive.

A l’origine, il y a aussi une méfiance vis-à-vis des technologies, mais elle n’a pas le même objet.
Pour les pro, c’est la méfiance dans les énergies renouvelables. Les éoliennes et le solaire sont des énergies aléatoires, qui comportent une pollution visuelle et sonore du paysage, qui sont dépendantes du temps qu’il fait et qui renforcent in fine la consommation de gaz naturel pour pallier leurs variations. Elles sont surtout incapables de fournir le même niveau d’électricité que les centrales nucléaires actuelles.
Pour les anti, c’est la méfiance vis-à-vis de la sécurité des centrales affirmée par les pouvoirs publics. Toute action humaine est faillible, aucune construction ne peut garantir le risque zéro. Peu avant l’explosion de Tchernobyl, les autorités soviétiques affirmaient qu’elles pouvaient construire une centrale en pleine Place Rouge (Anatoli Alexandrov, par Svetlana Alexievitch). Aujourd’hui, pendant la tragédie de Fukushima, le mot Tchernobyl est banni de la communication des media russes.

Un sentiment de fierté nationale, que les anti auraient tort de négliger (même si pour certains c’est du chinois)
Cela fait trois générations de Français que nous payons collectivement
l’immense oeuvre commune des 58 réacteurs français. Le génie des
ingénieurs nationaux a permis cet exploit technologique et à offert à notre
pays l’indépendance énergétique. Le projet ITER, exploit parmi les
exploits, reproduit à l’infini et de manière propre la combustion du
soleil. « Sortir du nucléaire » c’est reconnaître
officiellement l’échec de trois générations de
Français. « Sortir du nucléaire » c’est se prêter
au jeu des producteurs de pétrole qui financeraient des actions anti nucléaires
au détriment de l’indépendance française.

Une même interrogation, un même flou, une même ignorance : quels sont exactement les conséquences d’une explosion radioactive pour la santé ? Des études racontent Tchernobyl, des voix officielles démentent dans tous les pays. La place est libre pour les mythes : on ne risque rien ou presque, « pour l’instant à Tchenobyl, on n’a pas mis en évidence des cas de leucémie », selon le Docteur De Vathaire sur Canal Plus, le 17 mars 2011.

Une lueur d’espoir : quelques pro conviennent, dans la mesure où le génie humain ne cesse de progresser, que l’on finira par trouver une énergie plus propre, plus sûre, moins chère. Dans cent ans pour les uns, le plus vite possible pour les autres. Pour le anti, chaque euro investi dans le nucléaire, l’est au détriment de la recherche dans des énergies renouvelables.

Si le débat réussit, un consensus est possible autour d’une« évolution » du bouquet énergétique français qui ne contiendrait plus de nucléaire, dans le cadre européen, avec une prise de
décision aujourd’hui pour des effets à 25 ans. Voir le sondage IFOP sur le nucléaire.

6 comments to Un débat sur le nucléaire

  • Orange Pressél

    Article éminemment partisan mais qui montre certaines choses.

    Le nucléaire n’est une « fierté » nationale pour les raisons évoquées dans le 1er commentaire mais pour une raison d’indépendance nationale. Le pétrole nous ne le contrôlons plus depuis la perte de l’Algérie. Par contre, au Niger, Areva contrôle bien les gisements. C’est d’ailleurs pour cette raison que les pays arabes et la Chine ne sont prêts à acheter des EPR qu’en échange de parts dans Areva ou un accès à ces gisements. Les autres gisements se situent au Canada et en Australie pour l’essentiel, pays un peu plus stables politiquement que la plupart des pays pétroliers. Le risque n’est donc pas le même.

    Pour les énergies renouvelables, le fait que le nucléaire leur ferait de l’ombre est une situation spécifiquement française. Ailleurs, ce n’est pas le cas, et les deux avancent de front.

    Dernier point, la communication estimée opaque. La France tirant les leçons de Tchernobyl a clairement fait des efforts pour informer sa population via la mise en place d’autorités de contrôle et de suivi. Il est vrai que la plupart des documents sont sous secret défense. Néanmoins, dire que tout est opaque est excessif et réducteur.

    Quand à la sortie du nucléaire, on est pour le moment loin d’être sur que ce sera l’issue du débat même si tous les éléments étaient mis sur la table.

  • Les grandes lignes du débat publique pré-réferrendaire, qui devrait enfin avoir lieu, sont là. Mais, je crois qu’il en manque une, qui divise encore les pro & anti-nucléaire: sortir du nucléaire, c’est aussi affaiblir (à tort?) la force de dissuasion atomique française. Nucléaire civil et nucléaire militaire sont intimement liés, même si les promoteurs du nucléaire civil veulent à tout prix le faire oublier. Plusieurs points en ce sens (non exhaustif!):

    *notre première génération de centrale, graphite-gaz, (pour le coup de technologie française) ont surtout servi à de Gaulle pour produire du plutonium de qualité militaire et constituer la force de frappe française. (le plutonium, poison extrèmement toxique n’existe pas dans la nature; il est produit par fission).
    *nous avons d’abord retraité à La Hague (séparé le plutonium du reste du combustible usé) d’abord pour des raisons militaires. Ensuite, la justification a posteriori est venue. Même si économiquement, retraiter coûte plus qu’il ne rapporte. Sans parler du problème du plutonium qui devient alors facilement accessible à une main malveillante etc…
    *qui dit vente de nucléaire civil à d’autre pays (ex. la Libye (merci Mr Sarkozy) dit prolifération nucléaire, notamment, car les modèles de base de nos centrales nucléaires sont dérivés du nucléaire militaire (ex nos centrales à eau pressurisée type westinghouse, dont dérive les EPR, dérivent directement des technologies des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins.)

    A voir sur le sujet:
    http://www.dailymotion.com/video/xbim89_liens-entre-nucleaire-civil-et-mili_news

  • Thibault

    Sans entrer dans le débat du pour ou du contre, je ferai juste deux commentaires pour apporter de l’eau au moulin et éviter toute idée préconçue :

    « Le génie des ingénieurs nationaux a permis cet exploit technologique et à offert à notre pays l’indépendance énergétique. »

    – La grande majorité des réacteurs encore en service en France aujourd’hui sont de technologie américaine et sous licence Westinghouse. Sur la totalité du parc français, seuls 4 réacteurs de technologie N4 ne sont plus sous licence Westinghouse (Chooz et Civaux). Quand à l’EPR (européen), toujours pas entré en service, il accumule les années de retard et fait plutôt mauvaise figure à l’étranger…

    – Il n’y a pas d’indépendance énergétique avec le nucléaire vu que le combustible provient essentiellement du Niger, et du Canada. Pour donner un exemple, si la situation géopolitique au Niger changeait, la France pourrait être en difficulté pour se fournir en combustible nucléaire.

    .

  • Jourdan

    Le débat sur le nucléaire va être évidemment relancé lorsque l’on aura égrené minutieusement toutes les conséquences écologiques, sanitaires et environnementales liées au désastre de Fukushima. La Japon est en train de connaître sa plus grave crise depuis la Seconde Guerre Mondiale et la mondialisation tant vantée ne sera plus seulement l’apanage des sphères techniciennes et dirigeantes. A force de joies et de larmes, les pièces du puzzle sont enfin réunies pour qu’un débat démocratique de fond puisse enfin avoir lieu. Nul doute que le XXIe siècle commence en 2011 : ce siècle, prometteur en débats politiques que l’on espère féconds sur ses choix énergétiques, va nous amener à repenser notre modèle de croissance industriel et capitalistique que l’on a érigé à tours de bras et de cerveaux en quelques décennies, sans penser à ses conséquences ultimes pour le devenir de la planète. Dans un autre ordre de projections, ce débat capital peut également nous renvoyer à celui qui eut lieu dans la Grèce ancienne entre les « fixistes » et les « mobilistes » avant l’arrivée d’Aristote dans la pensée occidentale : s’interroger sur le statut de la science est un débat toujours d’actualité qui peut pertinemment orienter notre devenir pour les générations futures. Plus peut être qu’à nos interrogations fondamentales, les sciences et techniques sont avant tout liées à nos choix de société. Ne l’oublions pas.

  • Christelle de Crémiers

    Exact et merci. Mais cette phrase est un verbatim de ce que pensent bcp de Français, car c’est ce que leur dit leur gouvernement depuis des dizaines d’années.

Leave a Reply

You can use these HTML tags

<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>