Idéologie, quand tu nous tiens

Il paraît que, depuis la chute du Mur, il n’y a plus d’idéologie. On pourrait s’en réjouir : l’idéologie, vue comme un ensemble de croyances irréalistes et dangereuses, pouvant conduire au goulag comme à la guerre mondiale, est cette plaie du XXe siècle qui a fait tant de malheurs.

Aujourd’hui, le capitalisme qui s’est imposé d’Hanoï à San Francisco, en passant par Pékin, Moscou et Rabat, ne serait pas une « idéologie ». Le marché serait une loi pragmatique, réaliste, « naturelle ».

Et pourtant… à mon sens, jamais idéologie ne s’est imposée avec autant de force, avec la menace essentielle sur le long terme de toute idéologie dominante. En voici les trois raisons.


1. L’axiome fondateur : « Quand la marée monte, tous les bateaux montent ». Le marché a permis de sortir l’Humanité de la fange et de la misère. Le capitalisme de marché est réputé bénéfique quelque soit l’endroit et la civilisation qui l’appliquent. Il combine trois espoirs de bénéfices essentiels pour l’individu : la possibilité de s’enrichir à partir de son propre travail, la possibilité pour la collectivité de s’enrichir à travers la réussite des individus méritants et la liberté de disposer et de développer des biens propres.

Malgré la reconnaissance officielle de l’OCDE de l’échec de cet axiome sur les 20 dernières années, malgré la violence de la crise de 2009, aucune remise en question du système n’a été posée de manière structurelle. De manière éclatante, les inégalités explosent au sein d’un même pays comme entre les pays de la planète : quand la marée monte, seuls quelques bateaux montent, et les autres coulent ! Pourquoi une telle persistance du rêve ? Réponse dans les raisons 2 et 3.

2. En dehors du capitalisme, point de salut. La preuve, le communisme, champion de l’opposition au capitalisme, a échoué. Combattre le capitalisme, c’est s’exposer à l’aliénation de notre liberté individuelle, c’est renoncer à espérer un monde meilleur pour nos proches et notre famille, c’est se livrer aux caprices d’un grand système anonyme et castrateur.

Il y a une grande crainte, chez (encore) la majorité des personnes, même les plus modestes, de dénoncer les dogmes du capitalisme comme : « la croissance est nécessaire pour créer de vrais emplois » ou « la liberté d’entreprendre est une chance offerte à tous. »

Ainsi, le capitalisme est un système « bon » pour la collectivité et en plus, il est le seul. Mais ce n’est pas tout. Il faut aussi se prémunir contre une contestation éventuelle, même si l’échec du communisme montre que l’horizon des possibles alternatifs a déjà été exploré et les conclusions tirées.

3. La capitalisme n’est pas une idéologie, il ne peut donc pas être
combattu par une autre idéologie. Il est une réponse pragmatique à la nature
profonde de l’Homme cet « homo
oeconomicus ». L’Homme est un prédateur, un égoïste à la
recherche de son propre plaisir. Le capitalisme est ce système qui, de manière
réaliste et pragmatique, s’adapte à cette nature pour l’utiliser
dans l’intérêt collectif. Ainsi, le seul objet de l’entreprise est
la réalisation d’un profit. Toutes les décisions managériales prises dans
ce but sont légitimes. Et s’il faut licencier, ou délocaliser, ou
pressuriser les salariés, c’est la règle du marché… réaliste et
pragmatique.

Le capitalisme est donc cette idéologie presque mondiale qui s’appuie sur un axiome faux (l’enrichissement de quelques uns profite à l’ensemble), qui a pris soin de dénigrer toutes les autres idéologies alternatives passées et qui s’est prémuni contre les idéologies alternatives présentes en s’affirmant hors du cadre idéologique.

Dans la bataille contre l’idéologie du capitalisme que mène l’écologie politique, il faudra d’abord gagner celle de classer enfin le capitalisme comme une idéologie à part entière et montrer comment ce qu’il affirme est une vue de l’esprit et non une réalité céleste. Il faudra montrer son échec dans le bénéfice apporté à la collectivité sur le long terme, même si il a pu être utile pendant une période finie. Visiblement, les déclarations de Stéphane Hessel, Joseph Stieglitz, Elinor Ostrom et tellement d’autres, les effondrements économiques, les crises écologiques ne suffisent toujours pas. Mais aussi que l’être humain ne se réduit pas au prédateur, qu’il est aussi femme, qu’il est aussi coopérateur et pas seulement compétiteur, et surtout que les « biens communs » de notre planète n’ont pas de valeur marchande car celle-ci serait infinie.

7 comments to Idéologie, quand tu nous tiens

  • Build Freedom

    C’est drôle, ce parallèle entre lois du marché et lois de la gravitation, cela fait des années que je veux écrire sur ce sujet précis et que le temps me manque, mais c’est pour défendre strictement et exactement l’idée contraire !
    Je pense que le « marché » est une force résultante de l’interaction de milliards d’agents, donc infiniment complexe à déterminer (au sens de « définition » mais aussi au sens d’ »évolution ») mais dont les lois s’appliquent avec la même invariance et universalité que celle de la gravitation.
    Le marché n’est pas une invention de l’Homme. Il est consubstantiel à l’Homme. Il est consubstantiel, en tout cas, à l’idée de libre-arbitre. L’Homme arbitre, c’est à dire fait des choix, hiérarchise selon des valeurs. Nier le marché, c’est nier l’Homme.
    D’où viennent les crises ? D’un certain nombre d’agents qui ont construit quelque chose en mentant à un grand nombre d’autres agents et que s’est-il passé lorsque la vérité a éclaté ? La construction s’est écroulée. Par la loi du marché. Comme une construction qui ne tiendrait pas compte des lois de la gravitation s’écroulerait aussi. Mais dans le deuxième cas, personne ne viendrait accuser la gravitation d’être responsable de l’effondrement. On se tournerait avec raison vers l’architecte ou le maître d’oeuvre.
    A mon sens, on se trompe donc en accusant le marché. Le marché n’est pas plus responsable de l’effondrement que la gravitation. Par contre, il y a des agents responsables. Ce sont eux qu’il faut condamner.
    Sans doute, l’idée de « marché » apparaît-elle plus aisée à rabaisser au rang de bouc émissaire. Et la faute en revient certainement, et paradoxalement, à Adam Smith lui-même, qui par l’emploi de sa célèbre formule de la « main invisible » a contribué maladroitement à l’illusion tenace qui croit le marché incarné et mu par une volonté propre…

  • Ziad Malas

    Christelle : ce dont tu parles, ce ne sont pas les lois du marché mais les lois de J-M. Sylvestre , je veux dire par là qu il y a un discours pseudo-scientifique qui est souvent utilisé par les politiques pour justifie une politique favorable à une minorité aisée. Pour autant, dire que le prix ne dépend pas de l’offre et de la demande, c’est un peu aller vite en besogne… (il en dépend plus ou moins fortement, et pas exclusivement, mais c est donc un pt départ de la compréhension de l économie )

  • Denis Hubert

    désolé, mais les lois du marché n’ont pas été créées par l’homme. Se sont des lois naturelles, plus l’offre dépasse la demande,, et plus les prix baissent, et inversement. Aucun homme n’a jamais pu régir cela.

  • Olivier Sado

    Plus sérieusement, ton article répond dogmatiquement à ce qui est effectivement devenu un dogme (i.e. le marché devrait être bon ou mauvais, il n’y a pas de juste milieu, pas de situations à prendre en compte -analyse manichéenne étrange pour une ex-centriste). Quelques observations d’ailleurs par rapport à ta reprise du rapport de l’OCDE: d’une part, l’OCDE étudie les inégalités mais sans nuancer cet indicateur par une étude de la progression générale des niveaux de vie, par ailleurs, il n’étudie que ses membres (quid de la Chine, de l’Inde ou du Brésil, 40% de la population mondiale, excusez du peu)…

  • Alexandre Urwicz

    « Dans la bataille contre l’idéologie du capitalisme que mène l’écologie politique »… ! Plus on brandira l’un contre l’autre, plus on stigmatisera le capitalisme contre l’écologie, plus vite en sera la chute ! Il faut construire ensemble et pas opposer l’un contre l’autre dans une bataille. Le diktat écologique c’est aussi vouloir faire du solaire dans 3/5 de notre territoire où la consommation énergétique de construction des panneaux est supérieure à l’énergie qu’ils fourniront pendant 10 ans ! (Durée de vie moyenne d’un panneau), c’est oublier de s’opposer aux Italiens qui voulaient construire des centrales nucléaires en zone sismique, etc… Si la Somalie était recouverte de panneaux solaire, elle subviendrait aux besoins mondiaux actuels d’énérgie … Alors battez vous pour que l’Afrique devienne le nouvel eldorado énergétique, cela ne pourra leur faire que du bien non ?!

  • Patounet

    Oui, bien sûr, le marché; mais un marché régulé, pas la jungle. Le libéralisme a évidemment besoin que l’Etat délimite le terrain de jeu et fixe les règles du jeu, tout en contrôlant et arbitrant la partie. Il intervient alors en cas de « grippage », de dysfonctionnement, et d’externalités négatives, ce qui se produit couramment.
    La vraie question est de comment optimiser en permanence les moyens et les talents d’une population. La réponse générale est de laisser plus ou moins librement courir les meilleurs (en talents et richesses) pour eux-mêmes, en aidant de façon plus ou moins publique les moins bons.
    En France, cette méthode s’applique de façon très spécifique, à travers deux grandes alliances qui se répondent et se soutiennent l’une l’autre : L’alliance « colberto-féodale » entre les Grands Propriétaires et l’Etat colbertiste, et l’alliance « socio-démocrate » entre l’Etat-Providence et les salariés. Parmi les grands pays industriels, seule la France possède aussi fortement ces trois piliers à la fois : féodal, colbertiste et étatico-providentiel. Cette particularité se traduit par une réalité fâcheuse : Le degré d’extrême concentration des richesses patrimoniales, existant en France comme ailleurs, rend incompatibles, dans notre pays, la solidarité républicaine qui implique de considérables besoins fiscaux, et l’efficacité économique.
    En effet, ce degré de concentration a en France depuis longtemps trois effets négatifs sur l’entreprenariat et l’économie :
    – Une insuffisance de disponibilité en fonds d’autofinancement, avant même de recourir au capital-risque ou au crédit. Cela ne favorise pas l’expression des talents divers de la population.
    – Une insuffisance de disponibilité en innovations. La France depuis longtemps n’est pas assez inventive par rapport à ses concurrents, en raison d’une trop petite production d’innovations, aussi bien par la R&D privée, les Grands Groupes accaparant les innovations de la publique, que par la R&D publique, limitée dans son budget, hormi le nucléaire et l’aérospatial. En effet, le trop petit nombre de contribuables significatifs, s’estimant déjà pressuré, ne permet pas à la collecte fiscale de bien assurer les besoins prioritaires de la Providence républicaine et une R&D publique plus productrice d’innovations. Dans ce domaine, la France est même en train de se faire dépasser par la Corée du Sud!
    – Une structure productive déséquilibrée. La domination des Grands Groupes, renforcée par l’Etat colbertiste, exerce un écrasant pouvoir de marché et de rachat, et provoque une raréfaction d’entreprises moyennes. Ce qui est néfaste pour le dynamisme économique du pays.
    Pour relancer ce dynamisme, sans renoncer à la solidarité républicaine, il est nécessaire de reprendre et généraliser le projet gaullien de « nouvelle société », en faisant émerger une classe moyenne de richesse patrimoniale, actuellement inexistante. Seule une telle mesure est capable de débloquer l’économie française, en modifiant progressivement sa structure en « maîtres et serviteurs », et de faire évoluer notre pays vers une société réellement démocratique, paisible et prospère.

  • Jourdan

    Non spécialiste du capitalisme, aussi bien dans ses dimensions financières que managériales, je crois que les valeurs démocrates, écologistes, et socialistes sont de nature à reconsidérer la loi du profit dans un mouvement général de rééquilibrage de la planète. Les pauvres s’appauvrissent en Occident; le salarié chinois paraît se contenter de son salaire; l’Afrique est encore loin d’assurer un rattrapage sensible … Mais quoi? Capitalisme ou pas, le visage de la planète est en train de changer et la mutation enregistrée est comme celle du béton armé : elle est à prise rapide. On va désormais raisonner sur des pas de temps beaucoup plus courts : des poignées de dizaines d’années. Le vieillissement démographique, le changement climatique et le renchérissement du prix de matières premières par ailleurs en voie de raréfaction sont autant de données tangibles. Elles poussent à un resserrement des solidarités et à une mutualisation des micro ressources. Il faut ainsi adapter le capitalisme dans ses dimensions les plus pragmatiques. Coopératives et phalanstères restent encore un moyen commode pour mutualiser les budgets des cellules familiales et activer les solidarités financières des associations d’amis : les utopies du XIXe siècles étaient elles aussi utopiques que cela ? Rendez vous dans trente ans !

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