Pourquoi les marchés menacent-ils les démocraties ?

Lorsque l’administration Reagan des années 80′ a donné le coup d’envoi mondial du neo-libéralisme, on n’imaginait pas que trente après, l’hégémonie de cette politique économique représenterait un danger pour la démocratie.  La mise à l’écart des premiers ministres grec et italien au profit de technocrates non élus marque la primauté du système économique sur la démocratie.

Le marché est une idéologie qui a réussi puisqu’elle n’est plus considérée comme une idéologie contestable ou alternative, mais comme une réalité quasi scientifique. Ainsi, des principes tels que la croissance comme seul remède au chômage, des prix fixés par le jeu de l’offre et la demande, l’auto-régulation des marchés financiers font figure de lois « naturelles » et continuent d’orienter les politiques publiques. S’en éloigner, est décrit comme un manque de pragmatisme, de réalisme et de crédibilité.

Nous savons aujourd’hui que ces principes sont faux. A partir d’un certain seuil de développement,  la croissance des entreprises n’entraîne plus aucune embauche du fait du haut niveau d’automatisation et de productivité. La croissance est même favorisée par des plans de licenciements salués par les marchés financiers. Les prix fixés par l’offre et la demande deviennent complètement fantaisistes dès qu’il s’agit de fixer un prix pour les matières premières, surtout si elles sont non renouvelables, pour les services et les équipements publics uniques, et en général, pour tout produit qui entraîne une empreinte écologique ignorée autant par l’offre que par la demande, mais dont le prix à payer s’alourdit inexorablement sur l’ensemble de la population. L’auto-régulation proclamée des marchés financiers est en fait restée au stade de l’incantation. Les marchés financiers laissés libres ou presque génèrent des bulles parallèles déconnectées de l’économie réelle qui ont causé dans la dernière décennie des dégâts irréparables. L’OCDE a reconnu en octobre 2008 que l’économie de marché produisait structurellement des écarts socio-économiques croissants.

Pourtant, rien n’a changé dans les propositions politiques depuis la fin des Trente Glorieuses. Au contraire, le politique a abdiqué en faveur des groupes sociaux privilégiés par le système de marché actuel. Cette mise sous tutelle du politique est devenue dangereuse pour la démocratie. En effet, pour maintenir une société fondée sur les principes du marché, alors même que les promesses ne sont plus tenues comme le montrent les dettes des États, l’accroissement des inégalités et donc de la grande pauvreté, l’injustice fiscale généralisée où les plus hauts revenus sont imposés autant que les plus bas revenus, il est nécessaire de radicaliser le pouvoir. D’abord par une communication renforcée du gouvernement envers les gouvernés, mais très vite par l’affaiblissement des principes démocratiques que sont la séparation des pouvoirs exécutifs, législatif et judiciaire et les contre-pouvoirs. La dérive autoritaire du pouvoir se manifeste dans les pays européens par des caractéristiques semblables : appétence pour le discours du populisme et du nationalisme, montée de l’abstention, impuissance des parlementaires et instabilité sociale.

L’élection présidentielle 2012 s’aborde donc dans un contexte paradoxal pour notre démocratie. D’une part, l’absence de remise en question de l’idéologie du marché a conduit à un affaiblissement du fonctionnement démocratique de nos institutions. D’autre part, pour envisager un nouveau système, jamais expérimenté jusqu’à présent, où le prix des ressources naturelles, des biens communs, de la santé, de l’éducation, échapperont aux lois simplistes du marché, où les gains potentiellement infinis des marchés financiers seront considérés comme une tricherie, il est nécessaire non seulement de restaurer notre démocratie, mais de la renouveler profondément. Par ailleurs, en plus de la dérive autoritaire inhérente au maintien de l’économie de marché comme référentiel des politiques publiques, notre démocratie doit aussi faire face à la menace d’une autre radicalité, celle que peut entraîner la raréfaction des ressources et la crise écologique. Face au manque d’énergie, comme c’est le cas au Japon aujourd’hui, il peut être imposé à la majorité de la population de diminuer sa mobilité, son accès à l’information, le degré de protection de sa santé, pour permettre à une minorité de pouvoir continuer de voyager, d’apprendre et de se préserver.

Le renforcement de la démocratie est donc bien la clé qui ouvre notre avenir à un nouvelle société durable et solidaire et le préalable à toute refondation de notre système socio-économique européen.

1 comment to Pourquoi les marchés menacent-ils les démocraties ?

Leave a Reply

You can use these HTML tags

<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>