Le Président de la transition ?

Il a été élu sous le slogan du Changement. Après le quinquennat secoue-tout de Nicolas Sarkozy, le changement de François Hollande c’est l’apaisement d’avoir retrouvé ses marques. Ce en quoi croyaient et continuent de croire les Français : l’école de la République et la méritocratie, l’importance de la culture, la justice fiscale, la finance au service de l’industrie, une Justice pour tous, un gouvernement engagé pour l’emploi et pour la croissance… Bref, le changement, c’est retrouver, après la parenthèse remuante du sarkozysme, la politique humaniste, modérée et libérale que les Français connaissent depuis De Gaulle et que tous les présidents, Chirac comme Mitterrand, ont suivie.

Nicolas Sarkozy nous a fait vivre en apnée pendant dix ans, notre souffle suspendu au rythme effréné des « casse-toi pauv’ con », du Kärcher, du démantèlement du service public, de la police et de tout ce qui coûte de l’argent, de HADOPI et du Fouquet’s. Appliquant à la lettre le théorème de Gramsci qui veut que la victoire en politique soit l’aboutissement d’une hégémonie idéologique, Nicolas Sarkozy s’est appliqué à grands renforts de communication, pendant les cinq ans qui ont précédé son élection, à orienter le débat public. S’il a été élu en 2007, c’est parce qu’une majorité de Français a rêvé et cru possible de gagner plus. En échange, ils ont eu une présidence déstabilisante, qui a remis en question les fondamentaux de la Ve République, ceux que ni la droite ni Mitterrand n’avaient remis en question depuis un demi-siècle, une « certaine idée de la France »…

Certains, comme Michael Foessel dans Libé, se sont étonnés que la victoire de Hollande en 2012 n’ait pas été précédée d’une diffusion dans le débat public des thèses de la gauche. Les valeurs mises en avant spontanément par les media et le public, la Nation, l’autorité, le travail, sont toujours celles du sarkozysme, et les résultats électoraux montrent que la France est restée idéologiquement à droite. C’est que la victoire de Hollande est moins la victoire de la gauche que celle de la politique « habituelle » de la Ve République, celle où l’on nous dit que la France est le pays des Droits de l’Homme, de l’égalité des territoires et de l’excellence industrielle et technologique. C’est pourquoi, peut-être, il a tenu, lors de son investiture, à décliner les oeuvres de tous ses prédécesseurs depuis De Gaulle, exception faite de Nicolas Sarkozy, pour qui François Hollande s’est limité à lui transmettre ses voeux pour « la nouvelle vie qui s’ouvre devant lui ».

La campagne qui s’est déroulée en 2012, aurait pu, tout comme le programme du candidat vainqueur, tenir le même langage en 1981, 88 ou 95. Les mêmes thèmes, les mêmes lignes de clivage… et les mêmes solutions. Face à la fracture sociale, le rempart de la République égalitaire et laïque, face à l’exclusion sociale, les mannes du progrès, celui qui fait que nous « vivons mieux d’une génération à l’autre ». Face à la crise, « le redressement de notre production », et la croissance, toujours la croissance.

En 2007, le Pacte écologiste de Nicolas Hulot et, probablement, les convictions de Ségolène Royal, avaient fait la part plus belle à l’écologie pendant la campagne. Même Nicolas Sarkozy s’était senti obligé de faire un Grenelle, histoire d’étouffer les ardeurs tout au long du quinquennat. La campagne de 2007 avait abordé les défis spécifiques du XXIe siècle. La crise écologique, la finitude des ressources, la remise en question du sens du PIB, la prise de distance avec les lois du marché et avec le capitalisme financier, étaient autant de thèmes de la campagne de 2007. Avec la crise mondiale de 2008, l’opinion publique occidentale s’était mobilisée encore davantage. Indéniablement, il y a avait une fenêtre de tir pour les écologistes qui prêchaient dans le désert depuis quarante ans.

Puis en 2012, « business as usual », comme si de rien. Déçus, désorientés, les écologistes et les ONG le dénoncent abondemment, pour l’environnement, « un nouveau Grenelle ne suffira pas. » Car les maigres paragraphes consacrés au sujet parmi les 60 mesures pour la France du candidat socialiste, relèvent plus de la méthode que de l’orientation politique. Or en matière d’environnement, il n’y pas de compromis possible. On ne négocie pas avec le climat, les espèces marines ou les algues vertes. Il faut fixer le cap et laisser démocratiquement la méthode pour y parvenir se mettre en place. Symboliquement, la confusion récurrente, jusqu’au nom du ministère, que les socialistes font entre l’environnement et l’écologie, montre combien la route sera longue.

Quand on est écologiste, on pense que les crises actuelles ne seront pas résolues à coup de production industrielle, ni de croissance du PIB. On pense que les marchés ne sont pas spontanément vertueux et que les dérèglements climatiques ne connaissent pas de frontières. La social-démocratie du XXe siècle n’est pas adaptée pour répondre aux crises du XXIe.

Après avoir goûté au néo-conservatisme version française, le retour au rassemblement républicain, laïc et juste de notre bonne vieille Ve République fait du bien. Mais le temps de François Hollande aura une fin. Gageons, souhaitons, espérons qu’il sera le Président de la transition vers une politique nécessairement inédite en matière de production et de consommation, une politique du quotidien, de la proximité, affranchie des exigences des grands groupes qui se sont imposés aux gouvernements successifs. Le président Obama qui joue sa réélection, a choisi dernièrement de casser l’accord tacite de reconduction des allègements fiscaux (4 milliards de dollars) en faveur des pétroliers. C’est l’espoir d’un coup d’envoi qui pourrait être repris par les autres pays.

La social-démocratie, parce qu’elle ne remet pas en cause le système productiviste fondé sur la croissance du PIB, n’a pas les outils pour faire face à la crise écologique actuelle, ni à ses conséquences économiques, sanitaires et sociales. Elle peut, cependant, être le passeur qui va nous conduire en sécurité vers l’autre rive. À quai, l’option radicale et nationaliste se prépare à prendre la relève, elle guette le moment où le bateau commencera à prendre de l’eau. Ses réponses autoritaires à la crise écologique sont prêtes. Sur l’autre rive, l’écologie politique, avec sa vision positive et ses réponses démocratiques, sera-t-elle prête à temps ? Ne restons pas au milieu du gué.

2 comments to Le Président de la transition ?

  • Jourdan

    Avant que nous ne rejoignions d’autres rives plus pacifiques, une superposition de crises guette le XXIe siècle : crises sociétales, crise économique et bien sûr crise environnementale. Une transformation du système productiviste est incontournable mais elle ne se fera pas sans heurts. Depuis les signaux lancés par les mises en garde du collectif « halte à la croissance » et par les rapports du club de Rome émis vers la fin des années 1960, les écologistes auront toujours été des « éveilleurs de conscience » qui auront perçu les failles du système capitaliste. Après ce « quinquennat de transition » de François Hollande, la radicalisation des actes politiques nous guette à l’intérieur des appareils politiques avec ses exclusives, ses injustices et ses anathèmes d’un côté, avec à la base un appauvrissement de l’expression démocratique; de l’autre côté, sur le champ de l’application de la loi et de l’action publique, des scénarios dignes du livre de Georges Orwell, 1984 pourraient peut être bien éclore en Europe. Si notre tout nouveau président de la République est sans doute le dernier « passeur de démocratie » dans un pays qui en a bien besoin, quel sera donc le visage de la France future dans un monde plus vaste ? Celui de l’écologie politique, dans l’absolu, bien sûr; il y a cependant fort à parier que celle-ci accouchera au forceps dans un contexte de crises superposées, douloureuses, injustes : on sait très bien – et les entreprises les premières – qu’il est difficile de modifier en profondeur nos habitudes de production et de consommation; il y aura ainsi beaucoup de perdants, peu de gagnants, et une pléthore de contestataires au sein de démocraties chamboulées par les crises du XXIe siècle. Le bonheur ne sera plus jamais synonyme de croissance, et vice versa.

  • Broussin Isabelle

    Bonjour Mme De Cremiers,

    je vous ai écouté récemment sur France inter ou France culture, je ne sais plus, et j’avais trouvé votre intervention vraiment intéressante, vous remettiez en cause les fondements de nos sociétés, l’argent, le fait que nous puisons maintenant sur notre capital nature, avec les énergies fossiles, et plus sur la rente….bref, je souhaiterai réécouter et partager cette émission, mais ne me rappelant plus du nom de l’émission ni de la date ( c’était en début de semaine, lundi 19 ou mardi 20), je ne retrouve plus l’émission.

    Pouvez vous me donner des précisions sur cette émission?

    Par ailleurs, si vous avez publié un livre sur votre pensée politique et les pistes d’actions, je serai intéressée.

    En vous remerciant, et vous souhaitant de très bonnes fêtes,

    Bien cordialement,

    Isabelle Broussin

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