« Le basculement est inévitable. » Jean-Pierre Jouyet

L’édition 2013 du Rapport moral sur l’argent dans le monde a été présentée le 13 juin à la Caisse des Dépôts, sous la présidence de son directeur, Jean-Pierre Jouyet. Publié par l’Association d’Économie Financière avec le soutien de la Caisse des Dépôts, l’ouvrage traite de l’entreprise responsable, de la régulation et du contrôle de la finance, ainsi que du rapport entre religions et crise financière. Tiraillées entre le constat des limites du système et la réticence à le condamner, les interventions étaient significatives du moment charnière que nous traversons.


La table ronde réunissait des personnalités diverses, de part et d’autre du « basculement ». D’une part, Robert Leblanc, ancien responsable pendant dix ans de l’éthique au MEDEF et Hubert de Vauplane, avocat, chargé des contributions sur les religions. D’autre part, Mathilde Dupré, seule femme de la table ronde, chargée de plaidoyer sur le financement du développement à CCFD-Terre solidaire et Jean Merckaert, rédacteur en chef de la revue Projet. Au milieu du gué, Daniel Hurstel, avocat et Jean-Pierre Jouyet, Directeur général de la Caisse des Dépôts. Les débats étaient animés par Antoine Mérieux de l’Association d’Économie Financière, plus proche de la bonhomie de Robert Leblanc que de la fougue de Mathilde Dupré.

Apparus en 1994, en même temps que naissait un mouvement sans précédent de déréglementation financière, les rapports moraux de l’argent dans le monde, tentent chaque année de dresser les enjeux éthiques et moraux d’une finance mondialisée.

Jean-Pierre Jouyet annonce la couleur d’emblée : il y aura un basculement, mais lui, en fin de carrière, ne le provoquera probablement pas. Il ne peut que constater l’écart sans cesse grandissant entre les discours socio-environnementaux des entreprises, les attentes qu’ils suscitent dans l’opinion, et la dure réalité, qui est celle de la recherche exclusive de la maximisation de la valeur pour l’actionnaire. Son discours est sincère, mais sans espoir. Le basculement se fera sans lui, d’ailleurs il doit partir juste après son allocution. L’effort mental nécessaire pour changer de logiciel n’est plus dans ses cordes désormais. On sent toute l’ambigüité de l’homme qui comprend que la situation est instable, qui appelle à un nouveau sens donné à l’activité économique, mais qui rappelle sans cesse, comme pour se rassurer, que la recherche de la rentabilité reste « indispensable ». De fait, « investir dans les nouveaux transports et dans l’isolement des bâtiments n’est pas incompatible avec la poursuite de la rentabilité de la part des entreprises ».

Daniel Hurstel prolonge l’analyse de Jean-Pierre Jouyet à travers la critique de la gouvernance des entreprises. Le système est instable aussi parce que le rôle des actionnaires a évolué de manière hégémonique. L’exécutif est aux ordres des actionnaires, considérés désormais comme les seuls propriétaires de l’entreprise. Il n’y a donc pas d’espace en termes de gouvernance pour mettre en oeuvre les discours socio-environnementaux qui n’intègrent pas la rentabilité. De fait la RSE, comme la responsabilité fiscale, sont totalement optionnelles. Il n’y a pas de responsable ultime dans ce système qui ne peut, pourtant, « fonctionner sans transgression ». Ainsi, les intérêts des dirigeants et ceux du Conseil d’administration sont en collusion, ce qui conduit inévitablement à des abus, notamment concernant les rémunérations.

Robert Leblanc a choisi de raconter l’histoire qui a fondé le libéralisme voici déjà deux siècles… Le mérite de l’entrepreneur parti de rien, la juste rémunération de l’apporteur de capital, la liberté d’entreprendre… Il défend aussi la parfaite égalité entre tous les actionnaires, entre les plus récents et éphémères et les plus durables, au nom de l’égalité de traitement en fonction du montant apporté et non en fonction du temps.

De l’intervention fournie de Mathilde Dupré (« quand on remet en cause le système dominant, on ne peut pas verser dans le récit légendaire »), on retient que l’entreprise, la grande, est éloignée de toute responsabilité d’intérêt général. Une communication sophistiquée est entretenue pour dissimuler cette crue réalité. Le cabinet de conseil PWC proposait par exemple aux grands groupes de consolider les impôts payés par leurs salariés pour montrer l’ampleur de leur contribution aux dépenses publiques… sans salaires, pas d’impôts sur le revenu ! Le manque à gagner pour l’administration américaine de la part de seulement trois entreprises (Apple, Microsoft et Citygroup) et de 57 milliards de dollars par an.

Jean Merckaert remarque que dans les paradis fiscaux, il n’y a pas que les banques. Une filiale sur trois des 50 premières entreprises européennes est située dans un paradis fiscal. Pour les grands groupes, comme pour les fortunes privées, le conseil en montage offshore est très rentable et mené par les premières banques du pays. Il avance un chiffre choc : pour chaque euro gagné pour son client par un avocat fiscaliste, il y en a 47 de détruits. En la matière, la transparence du reporting obligatoire par pays d’implantation (et non consolidé comme c’était le cas), la mise en réseau internationale pour le contrôle des comptes à l’étranger, ainsi que l’application de sanctions réelles est indispensable pour commencer une régulation fiscale.

Il y eu une seule question, coup de bol : la mienne. Le mythe de l’entrepreneur d’origine modeste qui, parti de rien, s’élève socialement grâce à son travail, a bon dos. Il ne s’agit actuellement plus du tout de lui… et continuer de justifier les dérives des grands groupes au nom du petit entrepreneur relève de la malhonnêteté intellectuelle. La situation actuelle est une crise profonde démocratique et environnementale. Démocratique car il existe plus de cent groupes aujourd’hui, dont le chiffre d’affaires est supérieur au PIB d’un État, qui ont décidé d’être au-dessus des lois fiscales, sociales et du code du travail. Ce ne sont plus les États qui mettent les entreprises en concurrence, c’est l’inverse. Cela se traduit également par une déresponsabilisation des entreprises polluantes face aux externalités que celles-ci génèrent. Si une entreprise détériore irréversiblement un site et la santé de ses habitants, elle aura tout de même encaissé les bénéfices résultant de charges plus faibles, dues à l’absence d’investissement pour préserver l’environnement. Mais les externalités sont bien réelles, et leur coût, pris en charge par la collectivité, directement par la dépollution ou indirectement via la sécurité sociale, l’est aussi.

Les réponses furent bien sûr décevantes, surtout de la part de Daniel Hurstel, qui refusa, malgré son analyse à première vue progressiste, de remettre en cause le fonctionnement des entreprises et leur manière de calculer leurs bénéfices par un contrôle démocratique interne ou par la prise en compte des externalités… Et de défendre la recherche de profit, car c’est « les emplois de demain ». Mathilde Dupré eu le courage, face à une assemblée acquise à la cause productiviste, d’affirmer que le seul combat efficace contre l’évasion fiscale était de repenser le rôle de l’entreprise et sa responsabilité d’un point de vue global.

Jean-Pierre Jouyet était parti depuis longtemps, mais son allocution, malgré sa prudence, maintient mon espoir. Si le système doit basculer, peu importe finalement la rengaine sur la dérégulation au nom de la création d’emploi qui sévit dans tous les discours économico-financiers, malgré les chiffres des trente dernières années qui la contredisent… Il faut simplement être prêts à changer de cap.

2 comments to « Le basculement est inévitable. » Jean-Pierre Jouyet

  • Alain

    Si je comprends bien votre article, vous vous appuyez sur les propos de J.P. Jouyet pour dénoncer les excès du système libérale. Il est vrai que votre article a été écrit le 14 Juin. Si on prend l’exemple des sociétés détruites par ce système, on trouve la compagnie maritime SNCM. Le même jour, M. Jouyet donne un entretien au journal Le Monde. il s’exprime,notamment, sur la SNCM. : J.P. Jouyet assure qu’”il y a une volonté claire des pouvoirs publics de maintenir la SNCM à flot”. Le Monde poursuit sur la décision de Bruxelles (remboursement de 220 millions). Cette décision “a soudé le camp français”. J.P. Jouyet conclut le chapitre SNCM ”ma conviction est qu’il faut un peu de temps, jusqu’à la fin de l’année”. Depuis cette date, la CDC et les pouvoir publics n’ont rien fait pour « maintenir la SNCM à flot », bien au contraire. Sur les mensonges de la parole publique, vous pouvez lire le site Pericoloso Sporgersi:
    http://www.tumblr.com

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