Libéralisme économique et environnement (1a/5)

Voici en 5 épisodes le cycle de conférences « Crises et développement durable » que j’ai eu le plaisir de donner aux élèves en Master 2 d’Ingénierie financière. Au programme du cycle de conférences : 1.a et 1.b Libéralisme économique et environnement ; 2. Croissance et soutenabilité ; 3. La monnaie et les banques ; 4. De la déréglementation financière à la crise écologique ; 5. L’évasion fiscale (ou : « La boucle est bouclée »). Un merci chaleureux aux élèves pour leur intérêt et leur implication dans la réussite de l’enseignement.


Qu’entend-on par libéralisme économique ? Il est toujours intéressant de revenir aux sources et de définir les concepts. Nous sommes baignés dans un flot d’actualité où les notions « d’économie de marché », de « capitalisme », de « libéralisme », voire, dernièrement de « capitalisme financier », sont utilisées régulièrement, sans pour autant que leur définition soit très claire dans l’esprit de la majorité des spectateurs ou auditeurs.

Une économie de marché se caractérise par une spécialisation des activités et un échange de produits et services. Elle implique l’existence d’un prix d’échange, mais ne définit pas comment est fixé ce prix, cela procède d’un raisonnement ultérieur.

Le capitalisme provient de l’allocation d’un capital et d’un risque. Fernand Braudel voit la naissance du capitalisme dans le financement du commerce au long cours au XIVe siècle. Le coût de construction était certain, mais le retour du navire, avec la bonne cargaison, beaucoup moins. Il s’en est suivi une définition plus générale et plus connue du capitalisme selon la propriété privée des moyens de production. Mais on voit déjà qu’économie de marché et capitalisme peuvent être dissociés.

La pensée libérale est née de manière indépendante des notions d’économie de marché et de capitalisme. Elle procède d’une aspiration profonde, qui a éclos au XVIIIe siècle, à se libérer de la prédestination sociale imposée par la naissance. Si l’accès au pouvoir et à la richesse ne doivent plus être l’apanage d’une bonne filiation, et que tout être humain (au XVIIIe : que tout homme) peut prétendre y accéder, alors il faut en contre-partie garantir au Roi que l’ordre public sera bien maintenu. En d’autres termes, dans la société pré-libérale, où les rôles sociaux sont hérités, l’ordre public découle naturellement : le Roi est le fils du Roi. Quand les frétillants aspirants du XVIIIe siècle ont trouvé que la règle du jeu était un peu dure, ils ont dû répondre à la question de l’ordre public, et plus généralement à celle de la stabilité de la société. Ils ont donc apporté cette réponse fondatrice du pacte social de la pensée libérale : « À l’arbitraire du pouvoir du roi, nous opposons l’intérêt général comme résultante des intérêts individuels exprimés librement. Laissez-nous donc (= légiférez en ce sens) agir, nous enrichir, diriger librement, nous vous assurons en retour que la société ne tournera pas au chaos, mais qu’elle sera, au contraire, stable et prospère. »

Un siècle plus tard, la pensée libérale classique, telle qu’Adam Smith l’avait théorisée, s’est vue complétée par une approche dite néoclassique, dont Léon Walras est l’éminence de référence. L’idée que la somme des intérêts particuliers devait aboutir à l’intérêt général était quand même un sacré pari – on dirait aujourd’hui un « wishfull thinking ». Qu’à cela ne tienne. Walras et bien d’autres mathématiciens ont pris le problème à bras le corps. Il s’agissait de démontrer scientifiquement, mathématiquement, que les libéraux avaient raison. La modélisation mathématique de marchés parfaits (équilibrés, rationnels, efficaces) où les acteurs agissent selon leur intérêt, c’est-à-dire la maximisation de leur profit, a fait fureur et a occupé une place prépondérante dans l’enseignement de l’économie jusqu’à ce jour. Une nouvelle vision de l’homme est apparue, celle de l’homo oeconomicus, un être rationnel, poursuivant son intérêt individuel à condition d’être correctement informé.

De fait, à la prédestination sociale imposée par la naissance, les libéraux néoclassiques ont préféré la prédestination tout court.

Un siècle encore après, le cumul de l’économie de marché, du capitalisme et du libéralisme néoclassique a permis la mondialisation du libre-échange des produits, des services et des marchés financiers, dans le cadre d’une déréglementation, ou plutôt d’une absence de règlementation d’une ampleur jamais atteinte à aussi grande échelle.

Encore très vivace jusqu’aux années 90, l’adage selon lequel « quand la marée monte, tous les bateaux montent » n’est plus usité parmi les défenseurs du système. L’OCDE a dû reconnaître dès 2008 que la déréglementation libérale creusait les inégalités sociales. Dans la patrie d’Adam Smith, aujourd’hui, 5 familles sont à elles seules aussi riches que 12,6 millions de Britanniques. Source : Le Monde/OXFAM.

Force est de constater que le creusement des inégalités, même s’il contredit avec entêtement les thèses néolibérales sur l’intérêt général, reste sans effet sur l’orientation des politiques publiques. Est-ce que le dérèglement climatique sera mieux pris en compte ?

Il faut d’abord établir un lien solide et durable entre le système économique actuel et la crise environnementale, ce qui n’est jamais abordé, ou juste pour dire que l’on veut bien s’occuper d’environnement, quand l’économie se portera mieux.

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